Et si le véritable tournant géopolitique des Grands Lacs n’était pas la colère de Kagame, mais l’émergence d’un Tshisekedi que l’on croyait malléable ?
Pendant trois décennies, Paul Kagame a imposé son tempo. Stratège silencieux, dirigeant redouté, il incarnait une forme de stabilité autoritaire — un modèle célébré dans les cercles sécuritaires, redouté dans les milieux diplomatiques. Mais voici qu’en 2025, la scène se fissure. Le président rwandais, longtemps maître du verbe mesuré, adopte désormais une rhétorique fébrile, presque nerveuse. Le 4 juillet, il s’en prend frontalement à Félix Tshisekedi, dénigre les élections congolaises, relativise l’accord de Washington et agite la menace sécuritaire. Ce ne sont plus les mots d’un homme d’État en maîtrise, mais d’un pouvoir en rétractation.
Démocratie à géométrie variable
Depuis 1994, Kagame détient les rênes du Rwanda : d’abord comme vice-président et ministre de la Défense après la prise de Kigali par le FPR, puis comme président dès 2000. Cela fait donc plus de 30 ans qu’il contrôle le pouvoir, bien avant sa première investiture officielle. Et pourtant, c’est lui qui distribue les leçons de démocratie à ses voisins. Ironique, quand on connaît les « scores stalinien » de ses scrutins : 93 % en 2010, 98,79 % en 2017, et 99,15 % en 2024. Des chiffres qui, loin de rassurer, illustrent une démocratie rituelle, vidée de sa substance.
Tshisekedi, l’inattendu stratège
On l’a souvent caricaturé comme un président faible, issu d’un compromis fragile en 2019. Mais Tshisekedi a surpris. Il a consolidé ses institutions, pacifié certaines tensions internes, projeté la RDC dans les forums économiques et diplomatiques, et surtout, exposé les contradictions du régime rwandais. De l’accord avec les États-Unis à la signature du pacte de Washington, il a su isoler Kagame sans le nommer, affaiblir ses relais sans rompre l’ordre régional. C’est une stratégie douce, mais implacable.
Kagame, le verbe qui vacille
Kagame parlait peu, mais fort. Désormais, il parle trop — et souvent à contretemps. Ses récents discours oscillent entre ressentiment, avertissements et déni. Cela traduit moins une maîtrise qu’une nervosité nouvelle. Plusieurs signaux l’attestent :
- Perte de soutien international, avec un désenchantement croissant de partenaires occidentaux.
- Crise de légitimité régionale, face à la montée de critiques sur son rôle dans l’Est de la RDC.
- Fatigue du pouvoir, typique des régimes ultra-personnalisés à bout de souffle.
Bascule stratégique
Ce duel de postures raconte une transformation plus profonde : celle d’un ordre régional qui vacille, et d’un président congolais qui prend l’ascendant dans un jeu qu’il a longtemps subi. La RDC — cette « géante endormie » — semble avoir trouvé un langage, une direction, une stratégie. Et Kagame, jadis modèle de fermeté, se retrouve face au miroir et découvre ce qu’implique la résistance diplomatique.
L’éloquence du crépuscule.
Jipi Nzumba.
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